En 1938, Freud et sa famille quittent précipitamment Vienne après l’Anschluss. En s’installant à Londres, Freud éprouve profondément la douleur d’avoir quitté son pays : il décrit avec tristesse « la perte de la langue dans laquelle on a vécu et pensé, et qu’on ne pourra jamais remplacer par une autre. »
Exil contraint, donc. Mais c’est aussi ce moment qui inaugure l’internationalisation de la psychanalyse et qui place forcément au centre la question de la traduction, et bien sûr de son inséparable compagne : l’interprétation.
Il faut bien reconnaître que cette question n’est jamais très loin. Pas d’histoire sans écriture, et pas d’histoire non plus sans la traduction qui transporte cette écriture depuis des millénaires, en commençant par les cunéiformes sumériens, puis en s’écoulant depuis les premières cités pour en étendre l’influence le long des grands axes de communication.
C’est d’ailleurs ce contexte d’échanges entre les peuples qui inspire l’un des récits fondateurs de notre culture occidentale, l’épisode de la tour de Babel dont on retient la grande leçon : il n’existe pas de langage universel et surtout pas de monde commun possible sans passer par l’étape de la traduction.
Mais c’est là aussi une réalisation assez globale, qui ne se limite pas au prisme judéo-chretien : dans son livre Folk-Lore in the Old Testament, l’anthropologue James Frazer a recensé de nombreux récits similaires en Afrique, Asie, Amériques, Océanie, où une unité initiale se brise en multiplicité linguistique.
Ainsi née du chaos de la dissémination, la traduction apparaît d’abord comme réparation d’une catastrophe, celle de la division, du lien qu’il faut retisser.
Mais elle est en réalité encore plus fondamentale : elle n’arrive pas après la langue. En fait, la traduction est déjà active dans la langue elle-même. Car dès qu’un sujet parle, il doit déjà transformer, choisir, déplacer. Il traduit ce qu’il éprouve en mots : des affects, des images, des intentions deviennent un son communicable.
C’est en ce sens que le poète Octavio Paz écrit : « apprendre à parler c’est apprendre à traduire. » Toute parole humaine est déjà une traduction, d’un affect, d’un corps, d’un souvenir, d’un silence.
Et ce n’est pas donné : il s’agit bien d’apprendre en effet. Que telle émotion correspond à tel mot, que telle façon de dire conviendra en telle circonstance et échouera en une autre.
Traduire, c’est ainsi choisir : choisir un mot plutôt qu’un autre, choisir la bonne image. Et à chaque choix, c’est là que commence le véritable problème de la traduction : non pas la possibilité, mais la manière.
Comment dire ?
D’emblée, il y a une tension entre la littéralité (la fidélité au mot et à la syntaxe) et la littérarité (le style, la créativité, la dimension poétique), une tension qui ressemble beaucoup à celle qui traverse l’interprétation en psychanalyse.
En séance, nous sommes pris dans une tension analogue : d’un côté, rester au plus près de la lettre de ce qui est dit, c’est à dire les mots exactement, les lapsus ; de l’autre, rendre ce matériau audible et partageable, en le reformulant, en le reliant, en le replaçant dans un récit.
Or l’interprétation réussie se tient rarement à un seul de ces pôles : elle circule entre fidélité à la lettre et invention d’une forme qui fait sens pour le sujet.
On pourrait dire encore, dans une perspective philosophique, que toute énonciation est déjà située, marquée, incarnée : il n’y a pas de langage en dehors d’un point de vue. La notion de perspectivisme, qui trouve son expression la plus saillante avec Nietzsche, supporte l’idée qu’il n’existe pas de vérité absolue, mais seulement des interprétations situées, des points de vue sur le monde, les weltanschauungen.
En traduction, c’est une constante : le contexte détermine le sens avant tout autre chose. Le choix d’un mot est ainsi une perspective parmi d’autres, et, en retour, ce mot n’est traduisible qu’en fonction d’un ensemble de représentations partagées.
Pour l’interprétation analytique, c’est pareil : même s’il est émis par un sujet absolument unique et particulier, le mot n’est traductible qu’en fonction d’un contexte, d’un socle culturel commun, d’un ensemble de valeurs et de symboles, d’un espace d’échange cadré, et finalement de notre capacité à reconnaître en l’autre une vision du monde à laquelle nous pouvons nous accrocher.
Fondamentalement, chaque être conscient a sa propre perspective sur le monde, sa propre langue, son propre régime de vérité. Traduire devient alors une manière d’entrer dans l’univers de l’autre sans prétendre le réduire au nôtre.
Bion disait : « ce n’est pas la réussite de la construction de la Tour de Babel, mais son échec, qui fait naître et nourrit l’énergie pour vivre, pour croître, pour prospérer. »
La question qui émerge serait celle-ci : quels sont les ponts à construire entre les deux pratiques interprétatives que sont la traduction et la psychanalyse ?
À partir d’un rapide aperçu des théories de la traduction, on pourra faire glisser le champ d’étude et examiner la place historique de la traduction en psychanalyse, pour faire plus précisément le rapprochement avec l’interprétation analytique, et, finalement s’appuyer sur ce jeu de miroir entre traduction et interprétation analytique pour préciser l’enjeu commun, produire du sens.
Quelques théories de la traduction
Toutes les théories de la traduction naissent d’un dilemme, l’équilibre toujours précaire à trouver entre fidélité et transformation. Traduttore, traditore est un proverbe italien, un jeu de mots qui circule vers le milieu du XVIe siècle pour dire ceci : traduire, c’est trahir.
Méfiance à l’égard de ceux qui portent le message ! Mais trahir quoi ? La tour de Babel nous parle d’un monde primordial, un monde d’avant dans lequel les hommes parlaient tous la même langue.
C’est peut-être en invoquant le souvenir de cette langue perdue que Walter Benjamin décrit la tâche du traducteur qui ne doit pas viser à reproduire un sens fixé, mais à révéler une langue pure, un arrière-fond commun, une affinité originaire à toutes les langues, une sorte de désir de langue universelle.
On peut poser l’hypothèse que ce mythe d’une langue d’avant Babel fait écho, peut-être, au fantasme d’un accès direct à l’inconscient, une sorte d’eldorado des psychanalystes.
Cette tentation d’une langue d’avant la division est fascinante. Mais elle peut aussi nous faire oublier la mission du traducteur. Car il ne s’agit jamais de révéler le trésor perdu d’un livre premier, mais plutôt de s’embarquer dans un travail très concret. C’est ce travail là que les premiers théoriciens ont tenté de baliser.
Depuis l’Antiquité, les traducteurs sont confrontés à cette tension fondatrice qui s’appuie sur deux figures historiques :
- Cicéron qui représente la traduction ad verbum (mot à mot)
- contre Saint Jérôme pour la traduction ad sensum (sens pour sens).
Le débat, toujours bien actuel, tente de répondre à cette question : faut-il être fidèle à la lettre du texte ou à son esprit ?
Au XIXe siècle, Friedrich Schleiermacher pose deux options que toute traduction doit choisir :
- soit on accompagne le lecteur vers l’auteur (ce sera la traduction étrangéisante),
- soit on amène l’auteur vers le lecteur (et ce sera la traduction naturalisante).
Ces deux pôles sont irréconciliables, mais leur tension est productive et elle s’exerce en psychanalyse entre deux positions du clinicien :
Étrangéiser, c’est laisser circuler les mots, les images, les néologismes, les répétitions, les silences, la syntaxe affective de l’analysant et la polysémie, sans normaliser, sans chercher à corriger pour tout rapporter au sens commun. Interpréter au plus près du signifiant, plutôt que le message.
Naturaliser, c’est rapprocher ce qui est dit d’une langue témoin, celle du cadre théorique ou de la communicabilité, des repères conscients recevables. Par exemple à reformuler pour rendre pensable de manière rationnelle : relier, clarifier, nommer.
Au XXe siècle, Roman Jakobson propose une extension du champ de la traduction. Il distingue trois formes :
- La traduction intralinguale : reformuler dans la même langue (comme lorsqu’on reformule une parole de l’analysant en séance, ce sont également les glissement de signifiants, les associations libres).
- La traduction interlinguale : ici, on retrouve le dilemme entre traduction étrangéisante ou naturalisante. Traduire d’une langue à une autre, ce serait l’interprétation analytique, le passage du discours de l’analysant à celui de l’analyste.
- La traduction intersémiotique : traduire d’un système de signes à un autre (un rêve transformé en récit, des symptômes somatiques en mots, un texte en image, les romans adaptés en films).
Ce dernier type est crucial pour la psychanalyse : il nous parle des passages, des transpositions, des transferts de sens entre registres corporel, imaginaire, symbolique. Il nous permet d’élargir l’idée de traduction à toute opération d’interprétation où l’on passe d’une forme à une autre : un modèle où tout devient passage et production de sens, car comprendre c’est déjà traduire.
Encore faut-il prendre un risque.
Parce qu’il faut rappeler un fait élémentaire, un mécanisme primaire : ce qui est étranger fait peur. Le traducteur doit faire face à l’extrême solitude de celui qui s’aventure en territoire inconnu. Avant de rentrer au pays, il doit lui-même assumer l’inconfortable position de l’étranger.
Antoine Berman parle exactement de la traduction comme d’une épreuve de l’étranger. Traduire, c’est se confronter à une langue autre, qui résiste, qui dérange. Elle dérange manifestement parce qu’elle n’est pas familière, pas confortable. Alors, et plutôt que de céder à la tentation de normaliser l’étrangeté en la réduisant à notre point de vue, il s’agit de maintenir la résistance de cette autre langue, ne pas se l’accaparer.
En psychanalyse, c’est simplement respecter l’altérité, accepter d’envisager l’autre comme un autre que soi. Et s’ouvrir à la possibilité d’apprendre autre chose.
À l’épreuve de l’étranger, Barbara Cassin ajoute un élément décisif : il existe des intraduisibles. Non pas des mots impossibles à traduire, mais des mots qui résistent, qui exigent de repenser les équivalents, d’inventer des détours, qui obligent à penser autrement. Elle dit que « l’intraduisible, c’est ce qu’on ne cesse pas de traduire. » C’est l’idée de l’ouvrage qu’il faut remettre sans cesse et encore sur le métier, d’un sens qui émerge dans l’assemblage.
Un exemple rend ça très concret : le verbe anglais to enable. Le traduire par permettre ou rendre possible reste souvent insuffisant, parce que enable contient à la fois l’idée de capacité, de mise en condition, d’autorisation, parfois même d’habilitation : ce n’est pas seulement donner la permission, c’est créer les conditions pour que quelque chose advienne, pour que (comme tout bon psychanalyste) le sujet puisse parvenir au stade où il s’autorise de lui-même. Or, le français n’a pas un seul verbe qui rassemble toutes ces strates.
On est loin d’un simple problème de vocabulaire. Rencontrer un intraduisible, ce n’est pas simplement constater une absence d’entrée dans le dictionnaire : c’est un point de résistance qui doit devenir productif. Il force à choisir, donc à interpréter.
Choisir permettre insiste sur l’autorisation ; dire rendre capable insiste sur la compétence ; dire favoriser insiste sur l’environnement. Globalement, c’est rarement satisfaisant en pratique. On en arrive alors à proposer un néologisme : la solution sera de traduire enable par potentialiser, non comme un calque, mais comme une invention pour nommer le geste par lequel on augmente le champ du possible chez quelqu’un, on ouvre une puissance latente, on rend une action psychiquement praticable.
Et dans le même élan, on puise dans ce potentiel de la langue source pour étendre le champ de la langue cible elle-même. Cliniquement, cela devient un outil : au lieu de chercher un mot juste une fois pour toutes, on observe ce que chaque traduction fait au sens.
Comme en analyse, le bon terme n’est pas celui qui équivaut parfaitement, mais celui qui déplace le sujet, qui rend pensable, qui relance l’association. Ainsi, l’intraduisible ne signale pas une voie sans issue : il signale un passage où la pensée doit travailler, et où, précisément, traduction et interprétation peuvent se rejoindre.
La traduction dans l’histoire de la psychanalyse
Pour la psychanalyse, la traduction est la condition de transmission : elle est née en parlant allemand, elle n’est devenue mondiale qu’en se traduisant. Et ce passage n’est pas neutre : il a fabriqué des écoles de pensée et des concepts.
Les procédés psychiques que Freud identifie sont proches des figures de style ou des jeux de langage. Ces processus sont analogues aux opérations du traducteur : choisir, déplacer, condenser, reformuler, perdre, compenser. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de restituer un sens original, mais de produire une version qui sera forcément partielle, située, nécessairement infidèle.
Lorsque nous reformulons en séance, nous présentons un miroir textuel à partir duquel l’analysant entend parfois ce qu’il n’avait jamais entendu jusque-là. Cette reformulation crée les conditions de possibilités d’une nouvelle perspective, d’un nouvel éclairage qui remet le sens en mouvement.
Et, parce que le sens est en mouvement, on peut accéder à autre chose.
De ses premiers écrits jusqu’à Moïse et le monothéisme, la pensée de Freud aussi est en mouvement, il modifie ses propres concepts, et on remarque que ses textes passent de l’allemand technique à une langue plus narrative.
C’est dans ce mouvement que s’inscrit la psychanalyse française, vers une approche plus dynamique en décalage avec la terminologie anglaise des premières traductions de Freud par Abraham Brill, bien avant la Standard Edition de James Strachey.
Car si la traduction opère comme un espace de création, elle agit aussi comme un outil de détournement. Et ce n’est jamais ni complètement innocent, ni forcément dogmatique, mais la transmission d’une pensée passe inévitablement par des choix linguistiques, politiques et théoriques. L’histoire de la psychanalyse est riche de débats autour du choix des mots.
Quelques controverses
- Trieb
En anglais : instinct (Strachey), en français : pulsion (Laplanche et Pontalis, Lacan). Trieb n’est pas strictement équivalent à instinct (Instinkt en allemand). Il désigne une poussée interne sans objet biologique prédéfini. En traduisant Trieb par instinct, la version anglaise médicalise et biologise la théorie freudienne. Les traducteurs français (Laplanche, Lacan) ont préféré pulsion pour souligner la part dynamique, la dimension psychique, et la plasticité du concept. Plutôt que de chercher une caution scientifique par le biais d’un lexique se rapportant à la biologie, on cherche à favoriser l’inscription dans un registre de symbolisation du désir.
- Es – Ich – Über-Ich
En anglais : id – ego – superego (terminologie psychiatrique anglo-saxonne), en français : ça – moi – surmoi. L’allemand utilise des pronoms presque enfantins (Es = ça, Ich = je), ce qui renforce la dimension quotidienne, non technique. La version anglaise (id, ego, superego) va puiser dans la l’apparente légitimité épistémologique que peuvent procurer les termes en latin et renvoie instantanément aux sciences cognitives, en neutralisant la dimension poétique et familière. Dans le détail, l’emploi de Id en particulier (plutôt que le It) se justifie puisqu’il partage avec Es et Ça la nature de pronom démonstratif qui se perd dans l’emploi du It, pronom personnel singulier neutre. En français, le choix du ça par Marie Bonaparte et René Laforgue (puis Lacan) visait à préserver le caractère impersonnel et troublant du discours de l’inconscient, renforcer l’idée que quelque chose d’indistinct mais désignable est à l’œuvre. L’enjeu : encore une fois, favoriser la technicisation ou bien rendre compte d’un effet sur le sujet.
- Nachträglichkeit
En anglais : deferred action (action différée), en français : après-coup (Laplanche). Le terme allemand exprime un effet rétroactif : un événement n’acquiert son sens traumatique qu’après. Le mot après-coup, proposé par Laplanche, est une interprétation qui rend compte de manière claire du caractère a posteriori et conséquent. L’anglais deferred action est moins précis et moins dynamique. L’enjeu : la temporalité du traumatisme, la chronologie des effets du point de vue du sujet.
Pour finir, deux concepts difficilement traduisibles depuis l’anglais :
- Containment
De Wilfred Bion, qui se traduit en français par fonction contenante ou contenance, mais c’est parfois trop rigide, plus constrictif que enveloppant.
- Holding
De Donald Winnicott, une notion difficile à traduire. Portage qui insiste sur la dimension corporelle et primitive, soutien qui insiste sur la dimension affective et psychique, maintien qui insiste sur la constance et la continuité. La plupart du temps, on ne traduit pas et on utilise finalement la proposition fonction de holding.
De la traduction à l’interprétation en psychanalyse
Dans le chapitre 6 de L’interprétation du rêve (le travail de rêve), Freud parle explicitement du travail de l’analyste comme d’un travail de traduction.
« Pensées de rêve et contenu de rêve s’offrent à nous comme deux présentations du même contenu en deux langues distinctes, ou pour mieux dire, le contenu de rêve nous apparaît comme un transfert des pensées de rêve en un autre mode d’expression dont nous devons apprendre à connaître les signes et les lois d’agencement par la comparaison de l’original et de sa traduction. »
Il ne s’agit pas de déchiffrer une énigme visuelle, mais de transcrire dans une autre langue. On peut ici s’appuyer sur l’image de la pierre de rosette et la découverte du système des hiéroglyphes.
En effet, le rêve lui-même est déjà une traduction, celle du désir inconscient qui s’est exprimé en images, en scènes, par représentabilité, condensation, déplacement. L’analyste ne fait donc pas une interprétation directe, mais une re-traduction de cette première élaboration du psychisme.
Exactement comme pour la pierre de Rosette qui rassemble deux langues, mais trois textes : les hiéroglyphes, l’égyptien démotique et le grec ancien.
On peut ainsi calquer la méthode utilisée par Champollion pour mieux comprendre sa transposition à l’interprétation du rêve. L’interprétation freudienne est une traduction de la traduction, un processus qui se déroule en trois temps.
- L’inconscient du sujet inscrit d’abord un message qui lui est destiné et qu’il diffuse par l’un des canaux qui remontent vers le conscient (la voie royale étant le rêve).
- L’analyste écoute ensuite cette langue étrange : celle de l’inconscient, qui passe par le symptôme dans le corps, par le rêve, par les lapsus, les actes manqués.
- Il opère finalement une réinscription dans la langue du sujet, un mouvement d’interprétation/traduction qui vise moins la clarté que la mise en mouvement du sens.
En pratique, l’analyste est dans une position comparable à celle du traducteur : il est entre deux mondes, deux langues, deux inconscients. Il capte un discours déformé, traverse le brouillage, et cherche un passage possible.
On le sait, il n’y a pas une seule vérité du rêve, mais plusieurs versions possibles. Le travail analytique consiste à traduire en restant ouvert à la polysémie. Il est aussi question de rythme, d’oralité, de l’intonation de la voix. En séance, une interprétation juste ne tient pas seulement au contenu, mais à la manière dont elle est dite, au moment où elle advient, à sa résonance affective. On pourrait dire ici que chaque langue donne accès à un point de vue sur le réel, une photo du monde. Le travail analytique, comme le travail du traducteur, consiste à passer d’une image à l’autre, sans effacer l’écart.
C’est une éthique du perspectivisme qui doit guider le traducteur, comme l’analyste : ne pas chercher un sens univoque, mais exposer et réconcilier la pluralité des sens, des idiomes, des signifiants.
On comprend bien qu’à l’image d’une traduction exclusivement mot à mot, d’une démarche trop naturalisante, l’analyse qui hésite à s’aventurer du côté de la frontière risque de s’enliser dans un discours monolithique, univoque et stérile.
Steiner, dans son ouvrage incontournable After Babel, propose une nouvelle organisation ternaire : premièrement, une traduction strictement littérale, en deuxième l’immense zone moyenne de ce qu’il appelle la translation, un énoncé fidèle mais cependant autonome, et la troisième catégorie est celle de l’imitation, de la recréation, la variation, l’interprétation parallèle.
Il faut encore considérer l’intérêt d’une dernière subdivision. Dans la deuxième catégorie de Steiner, la zone moyenne de la translation, le linguiste Henri Besse distingue trois sous genres :
- Le premier, une traduction didactique (typiquement, celle des enseignants, parce qu’elle doit aider à comprendre la langue, soutenir l’apprentissage),
- le deuxième, une traduction pragmatique (celle des traducteurs et interprètes qui vise à transmettre efficacement et fidèlement un message)
- et le troisième, une traduction poétique (celle des écrivains, qui tente de rendre compte des effets de la langue, des impressions).
Ces trois niveaux illustrent très exactement la complexité des interprétations analytiques qui circulent effectivement entre :
- Didactique : interprétation technique, structurée autour des concepts (refoulement, transfert, etc.)
- Pragmatique : l’interprétation comme acte de parole inscrit dans un cadre strict de communication.
- Poétique / Éthique : l’interprétation comme accueil du sens, comme co-création subtile, toujours partielle.
L’enjeu : fabriquer du sens
Deleuze & Guattari dans Capitalisme et schizophrénie répètent à leur tour que traduire c’est trahir. Dans le sens où traduire, c’est déplacer, déterritorialiser, faire surgir autre chose.
Traduire trahit, et ce n’est pas un risque moral dont on parle ici, c’est une condition structurelle. Mais alors, dans quelle mesure la trahison est-elle féconde ?
L’interprétation analytique n’est pas restitution d’un sens perdu, mais création d’un sens nouveau à partir de ce qui résiste. L’exemple de enable en anglais, équivalent approximatif de potentialiser en français, illustre un type de détour créatif qui est fondamental en psychanalyse. D’une part parce que l’effort de traduction donne lieu à un gain de sens. D’autre part parce que l’intraduisible oblige à penser davantage, à inventer des voies latérales.
Il nous arrive en effet d’être confrontés à des moments cliniques d’intraduisibilité apparente : des analysants qui ne trouvent pas les mots, des affects bruts, le corps qui exprime à la place de la parole, des silences aussi. L’analysant ne dit pas tout et ces manifestations aussi sont à interpréter, elles montrent bien la limite de la traduction ad verbum, du mot à mot. Le transfert lui-même est un texte polyglotte : il rejoue des énoncés anciens, déplacés dans l’actuel de la séance, dans un contexte nouveau. L’analysant parle à l’analyste comme à un autre, et nous devons traduire ces adresses implicites.
Alors, l’analyste doit lire entre les dires : entre le récit au passé et le récit présent, entre les mots et les gestes, entre l’énoncé et l’indicible, ce qui se montre. Comme le traducteur, il est au service d’un sens qui n’est jamais totalement maîtrisable. Il faut donc accepter la part d’échec, d’approximation, comme condition de l’énonciation interprétative. C’est une tâche essentiellement artisanale. Plutôt que de produire du sens comme le dirait Deleuze dans un lexique qui renvoie évidemment à la critique d’une logique exclusivement capitaliste, il faudrait chercher à fabriquer du sens.
Il n’est donc pas question de forcer la traduction avec un objectif d’efficience et de rentabilité, mais davantage de mettre en œuvre notre savoir-faire pour soutenir simplement le travail de passage.
Traduire, ce n’est pas seulement dire autrement : c’est écouter autrement
Comme l’interprétation analytique, c’est une activité qui suppose une hospitalité de l’altérité, un décentrement, avec en tête l’objectif de participer à la traduction d’un sujet à lui-même. La cure analytique, en ce sens, est une mise en perspective. Elle n’a pas pour but d’imposer une vérité au sujet, mais d’ouvrir un espace où plusieurs versions de soi, plusieurs récits, plusieurs langues, peuvent coexister.
Le symptôme, lui-même, est déjà plusieurs traductions : depuis l’affect refoulé dans l’inconscient vers le corps, du corps au langage, du récit à l’interprétation. Le rôle de l’analyste n’est pas de restituer une vérité objective, mais de permettre au sujet de naviguer entre ses points de vue internes, ses discours, ses fragments.
Psychanalyse / traduction. Ce sont bien deux pratiques de passage, des ponts qui relient deux espaces. Chaque sujet nous parle depuis une position, un corps, une langue qui s’évertue à se faire entendre, se faire comprendre. Sur l’autre rive, se tient notre inconscient (l’inconscient instrumental de l’analyste dont parle Nasio).
Notre rôle est d’aller à la rencontre, accompagner, apaiser la peur de perdre ce que l’on était, montrer qu’autre chose est possible en rendant conscient l’inconscient autant que possible et préparer à ce qui peut advenir. Comme un texte qui passe d’une langue à une autre, l’analysant passe d’une version à une autre. Entre les deux, on connaît bien la résistance au changement, les analysants qui veulent tellement changer mais qui n’y parviennent pas si facilement parce que l’inconscient résiste, parce qu’on sait ce qu’on perd mais on ne sait pas ce qu’on va trouver, une forme de deuil de soi à accomplir.
Paul Ricoeur décrit le travail du traducteur comme un double mouvement : sauver quelque chose du texte et consentir à ce qui se perd, et il rapproche ça très explicitement du travail psychanalytique sur le deuil. Il écrit : « en traduction aussi, il est procédé à certain sauvetage et à un certain consentement à la perte. »
L’écart entre ce qui était et ce qui sera n’est certainement pas une faute à effacer, une approximation imparfaite : c’est la condition même du passage, le lieu où se crée la rencontre. Un pont que se partagent certainement le traducteur et le psychanalyste.
Bibliographie :
- Marie Bonaparte, Sigmund Freud, Correspondance intégrale 1925-1939.
- James George Frazer, Folk-Lore in the Old Testament.
- Octavio Paz, Traducción: literatura y literalidad.
- Wilfred Bion, All my sins remembered. The other side of genius.
- Walter Benjamin, Die Aufgabe des Übersetzers.
- Friedrich Schleiermacher, Über die verschiedenen Methoden des Übersetzens.
- Roman Jakobson, On Linguistic Aspects of Translation (art.).
- Antoine Berman, L’épreuve de l’étranger.
- Barbara Cassin, Vocabulaire européen des philosophies.
- Jean Laplanche, Traduire Freud (dir.).
- Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, Le vocabulaire de la psychanalyse.
- George Steiner, After Babel: Aspects of Language and Translation.
- Henri Besse, Les techniques de traduction dans l’étude des langues au XVIIIe siècle (art.).
- Gilles Deleuze & Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie I, II.
- Paul Ricoeur, Sur la traduction.