Avant de s’engager dans une cure analytique, il est rassurant de savoir à quoi s’attendre.
Voilà plus d’un siècle que la psychanalyse fait partie des pratiques de soins psychiques aux côtés et/ou en complément de la psychologie, de la psychiatrie, des thérapies comportementales et de toutes les autres solutions à même de soulager la souffrance, d’améliorer la santé mentale. Tout le monde a maintenant son avis, au moins une idée de ce en quoi consiste cette pratique, et celle-ci est rarement neutre. L’expérience est courante : lorsque l’on me demande ce que je fais, l’énonciation du terme « psychanalyste » engendre invariablement des réactions partisanes. Un amateur de science-fiction m’a un jour embarqué dans un échange surréaliste où, n’entendant aucun de mes arguments, il m’a peint le tableau fantastique d’une profession à cheval entre la psychologie du marketing et la psychohistoire du cycle Fondation ! Entre le demi-sourire des partis-pris désapprobateurs, les suppositions hasardeuses et les a priori un peu confus, il est parfois difficile de s’y retrouver. Alors, quelle part de réalité, quelle part de fantasme dans ces représentations ?
Parmi les idées reçues sur la psychanalyse, je vais m’attarder sur les cinq qui reviennent le plus souvent.

C’est long : la cure peut durer des années
En entrant, l’analysant débutant pose toujours ce même regard sur le fauteuil, ou le divan : partagé entre ses doutes, ses espoirs et l’urgence à aller mieux, à cet instant il se demande surtout si le meuble sera suffisamment confortable, suffisamment accueillant, car le voyage qu’il entreprend relève de la navigation au long cours. Avant de choisir la psychanalyse, il a probablement ouvert le catalogue des thérapies (TCC, hypnose, EMDR, art-thérapie, etc.), qui proposent d’évaluer, traiter et résoudre une difficulté identifiée en quelques séances, souvent moins d’une dizaine.
Les cures intensives menées par Freud aux débuts de la psychanalyse n’ont plus lieu : bien peu d’entre nous disposent de ressources suffisantes en temps et en argent pour assumer une à deux séances quotidiennes pendant plusieurs mois. La discipline a évolué et s’est adaptée aux enjeux de la vie moderne. Il n’existe pas de règle absolue, mais la plupart des analyses s’étalent sur un an au moins, le plus souvent deux ou trois, au rythme d’une séance par semaine. Parfois, on s’arrête brièvement le temps des vacances. Dans certains cas, la technique psychanalytique peut se montrer efficiente sur une durée réduite (quelques semaines). En particulier lorsqu’il s’agit d’accompagner un moment de vie compliqué ou douloureux qui implique du changement, comme une séparation, un décès, une perte d’emploi, un déménagement.
Néanmoins, l’enjeu d’une cure est de rendre à la conscience les souvenirs de traumatismes oubliés, effacés, refoulés qui ont présidé à l’élaboration inconsciente de nos mécanismes de défenses et de notre personnalité. Il ne s’agit pas de gratter à la surface pour dessiner de fragiles châteaux sur le sable, mais de plonger dans les grandes profondeurs. Comme ce sont les manifestations de l’inconscient dans notre vie quotidienne qui nourrissent le travail analytique, cette entreprise demande du temps, un temps impossible à déterminer à l’avance.
Ce temps, il est important de le replacer en perspective : on admet communément qu’une période d’étude ou de formation professionnelle de deux à trois ans puisse constituer un investissement raisonnable en comparaison d’une vie entière de travail. Pour se sentir en forme, on s’engage volontiers pour des séances hebdomadaires au club de sport. Pour le plaisir et la créativité, on n’hésite pas à s’inscrire au théâtre, au conservatoire de musique. Il paraît alors largement raisonnable de consacrer une heure par semaine à prendre soin de soi lorsque la vie devient difficile, pour ne plus subir, parvenir à s’apaiser et évoluer vers plus de bonheur.

C’est trop cher : le tarif des séances est élevé
Dans l’ensemble, le prix des séances est aligné sur les tarifs pratiqués par les ostéopathes, naturopathes, acupuncteurs, etc. La psychanalyse conserve un statut particulier parmi les services de santé : les séances ne sont pas prises en charge par l’assurance maladie et ne sont que partiellement remboursées par quelques rares mutuelles et assurances complémentaires.
Mon souhait est de rendre la psychanalyse accessible au plus grand nombre, c’est pourquoi j’ai choisi d’adapter le tarif par séance à chaque analysant, en fonction de ses revenus et des moyens à sa disposition. Je réserve également quelques séances chaque semaine en clinique solidaire, en partenariat avec des associations d’aide aux plus démunis et aux personnes précaires.
Le paiement de la séance est un acte significatif en psychanalyse, qui marque et renouvelle à chaque séance l’engagement de l’analysant dans sa cure et qui place et garantit le rôle de l’analyste dans un cadre professionnel.

C’est destabilisant : le psychanalyste ne parle pas
Le silence pesant de l’analyste, présence à peine perceptible dans l’angle mort du divan, c’est l’image qui refroidit plus d’un analysant, tétanisé à l’idée d’avoir à remplir le vide, combler le malaise.
La pratique psychanalytique a beaucoup évolué, s’inspirant heureusement des évolutions dans l’approche du soin vers davantage d’empathie. La relation thérapeutique se nourrit d’échanges, elle prospère dans le dialogue. Il n’est jamais question d’endiguer la parole de l’analysant, mais les mots de l’analyste ont leur place dans le flot de la séance. La relation qui se noue entre l’un et l’autre agit comme un filet de pêche qui attrape entre ses mailles les manifestations vives et fugaces de l’inconscient.
Et puis, tout le contenu d’une séance n’est pas qu’introspection et interprétation. Il est rare de se lancer dans une chaîne associative particulièrement signifiante à peine le pas de la porte franchi. Il faut prendre le temps de s’installer, de laisser venir. Si l’oreille de l’analyste demeure toujours attentive, le dialogue qui se poursuit avec l’analysant s’aventure souvent sur le terrain du quotidien, des préoccupations du moment, avant de faire écho avec autre chose et de prendre sens.

C’est bizarre : il faut s’allonger sur le divan
Ce dispositif inventé par Freud favorise l’émergence de l’inconscient. Mais, le cadre n’est pas immuable. Le cabinet de psychanalyse n’est pas hermétique à son époque, à la société et aux changements de perception. Nombre de praticiens proposent désormais un agencement plus familier : deux fauteuils qui se font presque face. Le divan est toujours là, une possibilité pour ceux qui souhaitent essayer, une alternative utile lors de certaines phases d’analyse, définitivement l’objet symbolique d’une cure analytique. Certains choisissent de s’y installer dès la première séance, d’autres y accrochent leurs propres résistances.
Je laisse le choix à l’analysant, je ne fais pas du divan l’appareil indispensable de la cure. D’autant plus qu’une partie de ma pratique se déroule en visio. La communication par écrans interposés a d’abord semblé être un obstacle à la psychanalyse, un moyen de secours pour des situations particulières. Jusqu’à ce qu’une situation très particulière ne s’impose de la manière la plus générale possible : les confinements successifs décidés dans l’urgence sanitaire ont transformé les habitudes et adouci les réticences de ceux qui doutaient encore de la pertinence des outils numériques.
Les générations Y et Z, nées dans le monde numérique, ont également ouvert la voie au développement de la thérapie en ligne. La distance, le décalage horaire, la caméra, l’absence de contact physique, etc. ne sont que des prétextes aux échecs de communication. Si la question du corps reste centrale et indissociable de l’expérience analytique, les mécanismes de la cure fonctionnent parfaitement à distance. Pour le dire simplement, on peut transférer en visio tout autant que l’on tombe amoureux(se) par téléphone, que l’on se fâche par sms ou que l’on cultive une amitié par courrier interposé. Les émotions et les sentiments ne se perdent pas dans la toile.

Ce n’est pas pour les enfants
Ce préjugé à la vie dure, malgré la déjà longue histoire du traitement psychanalytique des enfants : Anna Freud, Melanie Klein, Donald Winnicott, Françoise Dolto ont prouvé par l’expérience la grande efficacité de la technique analytique sur les enfants. En pleine croissance, leur cuirasse émotionnelle n’a pas encore la rigidité de l’armure d’un adulte, les mécanismes de défense et la structure psychique ne sont pas encore figés par de trop longues habitudes.
La méthode est simple : l’interprétation du jeu à la place de l’interprétation des rêves. Par le dessin, la pâte à modeler, la musique, le recours à des figurines, etc. l’analyste entre en discussion avec le jeune patient. Ce que l’enfant ne veut pas ou ne peux pas dire, il le montre. Dans mon cabinet, je laisse à disposition une caisse remplie de jouets et de jeux de société, des crayons et quelques feuilles de papier. Chaque enfant s’empare du médium qui lui parle, qui lui convient, et le dialogue s’installe librement dans l’imaginaire. On se raconte des histoires et son histoire prend forme entre les fées, les châteaux, les héros et les monstres qui peuplent son inconscient.
Au cœur du récit fantasmé, la parole émerge et libère. Les enfants ne sont pas naïfs au point de ne pas soupçonner ce qui se joue dans l’espace du cabinet de psychanalyse, et beaucoup saisissent avec entrain cette occasion donnée d’être entendu.

Je complète la liste en révisant quelques lieux communs moins récurrents, mais tout autant arbitraires :
- Non, la psychanalyse n’est pas exclusive : il n’existe aucune contre-indication avec d’autres thérapies de santé mentale, elle est également compatible avec toute forme de religion ou de croyance.
- Non, elle ne conduit pas systématiquement au divorce ou à la séparation avec votre conjoint, mais vous aide toujours à y voir plus clair dans vos choix de vie.
- Non, elle n’est pas réservée à une élite intellectuelle en pleine crise de la quarantaine, mais ouverte et bénéfique à tout le monde et tout âge.
Reste enfin l’objection ultime, la dernière cartouche de la dernière chance des opposants les plus farouches : la psychanalyse, ça ne fonctionne pas. Hors de question de balayer hâtivement cet avis d’un revers de la main, d’ignorer la possibilité même d’un argument. En effet, c’est vrai ; parfois, ça ne fonctionne pas. Pour certaines analysantes, pour certains patients, la cure analytique s’étale au fond de l’assiette comme une mayonnaise qui ne prend jamais. C’est rare, mais ça arrive.
Bien sûr, cette exception ne remet pas en cause l’action efficiente et bénéfique d’une psychanalyse pour l’immense majorité d’entre nous. L’objectif est à portée de main, c’est un choix pour soi-même : se connaître pour vivre mieux, plus heureux.
(Illustration : © Corinne Maier & Anne Simon, Freud, DARGAUD)