Comme beaucoup, je viens d’un monde gouverné par la raison, un monde dans lequel le discours se doit d’être objectif, où un mot a un sens.
Dans ce monde, ce qui relève du particulier demeure toujours anecdotique et toutes les forces tendent vers l’universel. L’efficience et la logique prédominent.
Au risque de paraître un peu austère, j’exagère volontairement. D’ici à la planète Vulcain de la série Star Trek, il n’y a qu’un saut. Je le franchis sans trop d’hésitation; il nous faut regarder sa surface diminuer derrière le hublot d’un vaisseau qui décolle. L’analyse nous emporte dans un voyage qui arrache à la familiarité d’un monde ordonné dans lequel des causes identifiables produisent systématiquement des conséquences prévisibles. Propulsé dans un univers peuplé de personnalités tellement diverses, nous devons composer avec un certain sentiment d’étrangeté, une abondance d’émotions dont on peine parfois à comprendre l’intérêt.

Au cours de nos vies, nous tentons de gérer nos émotions, d’anticiper, de fonctionner selon un modèle qui donne des réponses évidentes, solides. Oui, la raison et la logique sont rassurantes.
Pour éloigner le doute, on invoque le fameux Cogito de Descartes : « je pense, donc je suis ». Au centre du système réside l’expérience introversive de la pensée, condition qui porte en elle l’entière justification de l’existence.
Plus exactement, c’est cette proposition que Descartes énonce d’abord dans ses Méditations métaphysiques : « Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. »
Exister serait donc une réalité dont la vérité dépend à la fois de la forme logique du langage et de la rationalité inhérente à la pensée. Ce lien détermine un fondement méthodologique et épistémologique auquel il est culturellement difficile d’échapper.
Et pourtant…
Le doute résiste, je, le sujet de mon histoire, de mon existence, ne comprend toujours pas comment sa singularité peut s’accommoder d’une conscience tellement limitée à cette lecture du réel essentiellement solitaire et objectiviste.
La plupart du temps, je ne suis pas isolé, j’existe avec les autres, avec leurs regards et leurs jugements qui me renvoient sans cesse le reflet d’une certaine image : ce que je crois être, ce que je veux être. Les manières d’être et les règles auxquelles on se conforme laissent également apparaître le contour d’un socle commun, d’une histoire et d’une culture qui se partagent.
Au-delà d’une certitude d’exister se dessine un sentiment d’exister. Ce sentiment relie à une conscience plus globale, plus large. Dans une autre méditation, le poète anglais John Donne, contemporain de Descartes, nous rappelle que No man is an island : « Nul homme n’est une île, entière en elle-même; tout homme est un morceau du continent, une partie de l’ensemble ».
Dans ce monde devenu brusquement habité de tant d’autres, rendu bien plus complexe, il faut bien reconnaître une multitude de choix, de décisions et d’états d’âme qui ne répondent absolument en rien à ce que la conscience immédiate nous donne à voir.

Comment trouver sa place ?
Notre conscience se trouve si souvent débordée. Ce que l’on veut et ce que l’on sait, volonté et représentation, finissent par ne plus s’articuler qu’en termes d’intention et de croyance. On ne peut que le constater : même le plus simple des désirs parvient à échapper à notre contrôle.
En travaillant, je croque parfois un carré de chocolat. Pris dans la routine, le déroulement habituel du quotidien, je m’en tiens à ce plaisir sans conséquences. Par là, je veux dire sans conséquences négatives, rien d’autre qu’un moment agréable.
Mais, voilà qu’une circonstance imprévue s’ajoute à ma journée, une rencontre, un appel, une déception ou bien un heureux évènement, et le carré de chocolat en précède un deuxième, puis quatre, jusqu’à finir la tablette sans vraiment m’en rendre compte.
Et j’insiste : sans m’en rendre compte.
Comment la conscience, instance de jugement infaillible, peut-elle soudain faire défaut ?
En s’accrochant encore un peu aux souvenirs de la planète Vulcain, on repense aux sceptiques grecs et à l’accent mis sur la mesure des plaisirs. La métriopathie nous donne une méthode rationnelle de calcul des plaisirs et des douleurs. L’enjeu serait de déterminer un point d’équilibre, un juste milieu qui pourrait garantir la poursuite d’une vie heureuse.
Cette méthode, encore une, ne m’empêche pourtant pas de tomber dans l’excès, un chocolat après l’autre. Que veut dire ce brusque excès de plaisir ? Et ce défaut de conscience ?
Si l’on soupçonne que bien des choses demeurent cachées, il faut chercher ailleurs, changer de point de vue. L’analyse bouscule les certitudes, force parfois dans les retranchements.
Un mot pouvait avoir plusieurs sens, à commencer par mot (M-O-T) que la parole identifie si facilement à maux (M-A-U-X).
Toujours attentif à la logique, mais beaucoup moins sûr de la rationalité cartésienne, on parle autrement. Le langage provoque un glissement, une valeur ajoutée au signifiant. Ce n’est plus je pense donc je suis, mais simplement je suis.
La formule se réduit alors au sujet et à la vie.
L’exemple du chocolat n’était qu’anecdotique et léger : il parle d’addiction (substances, comportements), de mécanismes de défense, dans le contexte d’un équilibre rompu entre principe de réalité et principe de plaisir.
L’expérience analytique instille un retour à l’équilibre, une réconciliation avec ce l’on a trop longtemps évité, trop longtemps oublié, trop longtemps tenté d’effacer. La parole retrouvée ouvre un chemin pour mieux vivre avec soi-même.

Le discours qui consiste à recentrer l’expérience vécue depuis le point de vue du sujet s’inscrit dans un mouvement global de la pensée.
« Pour ce qui est de la superstition des logiciens : je ne me lasserai pas de souligner sans relâche un tout petit fait que ces superstitieux rechignent à admettre, — à savoir qu’une pensée vient quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux; de sorte que c’est une falsification de l’état de fait que de dire que le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Ça pense : mais que ce « ça » soit précisément le fameux « je », c’est simplement une supposition, une affirmation, surtout pas une « certitude immédiate. »
(Nietzsche, Par delà bien et mal, 1886).
En tirant ce coup de canon dans la muraille de la proposition cartésienne, Nietzsche joue brillamment le jeu de la logique, tout en refermant le piège sur un gibier parfois trop sage. Il inaugure également l’idée d’un ça plus de trente ans avant l’élaboration de la seconde topique de Freud.
Rimbaud avait déjà officialisé la rupture entre je et penser en proposant une piste prometteuse :
« Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. »
(Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871).
Lui aussi donne l’image d’un monde intérieur qui se dérobe à la conscience, qui échappe au sujet qui pense.
Les rêves nous le montrent sans cesse, comme les maladresses, les coïncidences, les répétitions, les blocages et les angoisses : il y a une part de nous qui nous échappe, un monde intérieur qui semble guidé par sa propre volonté.
Avec l’invention de la psychanalyse, c’est Freud qui montre définitivement que je est le sujet, que la sacro-sainte causalité n’a pas à s’évanouir au contact des processus psychiques, mais que s’ouvre au champ de l’investigation les immenses territoires inexplorés de l’inconscient.
Il ne faut donc surtout pas renoncer à savoir qui l’on est, ni au connais-toi toi même inscrit sur le temple de Delphes et repris par Socrate.
Mais, la connaissance de soi passe d’abord par une reconnaissance fondamentale : celle d’un déterminisme psychique révélé par l’exploration de l’inconscient.
Car, c’est bien dans l’inconscient qu’il faut se plonger.
Je crois que les miettes de chocolat dans l’emballage me disent encore quelque chose. Ce n’est plus seulement un objet de plaisir conscient, mais l’objet inconscient à même de réduire le déplaisir causé par trop d’agitation. Cette agitation qui provient des affects et des représentations, les effets des pulsions. Et, tant que l’état de satisfaction n’est pas atteint, le déséquilibre persiste, le conflit psychique perdure entre ça et moi.
Le glissement du plaisir à l’excès révèle un autre conflit. Cette guerre intérieure se raconte comme une lutte sans fin entre pulsion de vie et pulsion de mort.
À la lumière de cette mécanique, lorsque je cède à la tentation, si j’en abuse parfois, ce n’est plus forcément l’indice d’un manque de contrôle, d’une faiblesse de volonté.
Ni bien, ni mal en soi, c’est aussi une traduction : la traduction du langage de l’inconscient, comme une pierre de Rosette dont Freud a montré qu’on pouvait la décrypter et dévoiler les hiéroglyphes de l’âme humaine.

C’est un travail auquel il faut s’astreindre, un choix éclairé et une discipline constante. Toute traduction est difficile, elle demande un retour fréquent et forcé à l’ouvrage pour retisser inlassablement les mailles, recopier au mieux la trame dessinée par l’auteur tout en usant d’un autre matériau, d’autres couleurs. C’est un jeu aux règles parfois obscures, un accord à trouver entre une parole particulière et sa résonance universelle.
En parvenant à finalement traduire le latent en manifeste, l’analyse nous rend les clés d’une langue ancienne dont les racines alimentent en permanence les mots/maux de notre vie consciente. Tout cela pour mieux nous connaître, nous ouvrir à plus de joie, plus d’énergie, un plaisir reconquis.